Quand une civilisation disparaît, les groupes humains qu’elle avait organisés et entraînés dans son dynamisme demeurent : ils retombent de la civilisation à la culture. Ils peuvent, dans le cours du temps, être repris comme matière première d’une civilisation nouvelle, comme ce fut le cas des Gallo-Romains et des germains après l’effondrement de l’empire romain d’occident, celui des autochtones d’Egypte et de Syrie après la conquête arabe, celui des Indiens du centre du Mexique après la conquête espagnole. Ou bien, si aucune autre civilisation ne vient régner sur l’espace qu’ils habitent, ces peuples peuvent demeurer, pour des siècles, au niveau de la culture : c’est ce qui est arrivé aux Lacandons.
Aussi,bien loin de pouvoir être décrite comme une lignée continue et ascendante, l’histoire humaine apparaît-elle à l’œil non prévenu comme un océan chaotique où des vagues montent, déferlent, retombent indéfiniment. Progrès ici, régression là, évolution et involution, essor et décadence : tout, et le contraire de tout. Chefs-d’oeuvre de notre espèce, des civilisations éclairent de loin en loin, comme des feux dispersés dans la campagne, la pénombre confuse où se débat l’humanité. Et c’est pour s’éteindre chacune à son tour, tantôt par épuisement de leurs ressources matérielles ou spirituelles, tantôt par l’irruption brutale de Barbares ignorants, tantôt par un combat acharné avec une autre civilisation. Partant des cultures, des cycles des civilisations s’amorcent : certains avortent, d’autres poursuivent leur ascension pour enfin retomber. Et ainsi de suite, à jamais, sans but discernable.
A considérer ce spectacle, aussi grandiose et dénué de sens qu’une mer en furie, la philosophe qui se trouvait placé par le destin, au IIème siècle de notre ère, au sommet du monde antique, ne pouvait qu’évoquer les marches et contre-marches des fourmis, les courses éperdues de souris affolées, ou les mouvements spasmodiques de pantins tiraillés par des ficelles. Mais Marc-Aurèle, dans ces notes qu’il prenait “pour lui-même” après de lourdes journées à Rome ou, face aux Barbares, sur les rives du Danube, s’exhortait à jeter sur ce monde absurde un regard “bienveillant et sans morgue”. Et il est vrai qu’aucun homme ne peut s’abstraire de son espèce. Cette humanité, ou plutôt ces humanités, avançant ou reculant à tâtons sur des chemins hasardeux, pataugeant dans des flots de sang, trébuchant de folie en folie, appliquées de siècle en siècle à détruire et à s’entre-déchirer, ce sont elles aussi qui ont fait éclore ces fleurs exquises de la sagesse et de la beauté qu’évoquent pour nous des noms comme Bouddha, Épictète ou Jésus, des lieux comme Athènes, Palenque ou Florence. Ces cultures et ces civilisations lancées à l’aveuglette sur des orbites qu’elles ignorent, chacun de nous, au point de l’histoire où nous sommes arrivés, et peut-être avant qu’une houle nouvelle ne nous emporte vers des horizons inconnus, peut mesurer tout ce qu’il leur doit : aussi bien au labeur obscur des générations lointaines qui ont découvert le blé et le maïs, le tissage et la céramique, qu’au génie des bâtisseurs d’empire de la Chine, de Rome, ou de Tenochtitlan, qu’à la pensée des philosophes et des penseurs de religion. Les monuments, les statues, les bas-reliefs, les fresques et les tableaux, les livres et les œuvres de musiciens, tous périssables assurément, déjà détruits pour une énorme part, et destinés à disparaître tout comme les hommes eux-mêmes, n’en composent pas moins pour nous le merveilleux trésor que toute cette agitation cruelle et désordonnée a déposé à nos pieds comme l’or et les bijoux d’un galion englouti, que l’océan a rejetés sur la plage : triomphe précaire et passager, mais le seul que puisse remporter un être éphémère, face à l’indifférence des choses et à l’énigme de la destinée. Jacques Soustelle - Les Quatre Soleils, plon-CNRS, 2009
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Les immondices que la déesse Tlazoteotl avale et excrète continuellement dans les représentations aztèques la polluaient et la purifiaient à la fois, ses matières fécales émergeant sous la forme d’une fleur, un glyphe du Mexique central symbolisant la sensualité (féminine) et, par extension, l’accouchement dont la déesse était la protectrice. Les déjections humaines que les Aztèques collectaient pour fertiliser leurs champs se décomposaient en humus ou tlazollalli (“immondices de la terre”) qu’ils croyaient généré par les entrailles de la déesse dans la terre souterraine des morts, un lieu indicible qui, ironiquement, donnait naissance au maïs vital. Son nom est construit avec la racine tlazolli, signifiant non seulement la saleté mais également le vice et la maladie. En effet, sur leur lit de mort, les aztèques confessaient à la déesse leurs écarts sexuels, des histoires honteuses qu’elle avalait voracement sous la forme d’excréments. Le mot aztèque pour honte signifie littéralement “être couvert d’excréments”. Toutefois, les aztèques appelaient également l’or “excrément divin” ou “excrément du soleil”. Dans un paradoxe similaire, l’alchimie affirmait, et la psychologie confirme, que l’or de la transformation “se trouve dans l’immondice”, à savoir dans les aspects mêmes de la substance de l’être que l’ego tend à rejeter comme inférieurs.

Coll. in art. “Excrément” du Livre des Symboles - réflexion sur des images archétypales, ed. Taschen, 2010-11

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Ce n’est pas que tu détestes les hommes, pourquoi les détesterais-tu ? Si seulement cette appartenance à l’espèce humaine ne s’accompagnait pas de cet insupportable vacarme, si seulement ces quelques pas dérisoires franchis dans le règne animal ne devaient pas se payer de cette perpétuelle indigestion de mots, de projets, de grands départs ! Mais c’est trop cher pour des pouces opposables, pour une station debout, pour l’imparfaite rotation de la tête sur les épaules : cette chaudière, cette fournaise, ce gril qu’est la vie, ces milliards de sommations, d’incitations, de mises en garde, d’exaltations, de désespoirs, ce bain de contraintes qui n’en finit jamais, cette éternelle machine à produire, à broyer, à engloutir, à triompher des embûches, à recommencer encore et sans cesse, cette douce terreur qui veut régir chaque jour, chaque heure ta mince existence !

Georges Perec, Un homme qui dort 

(Source : ingeniosa)

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Je suis stupéfait qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays, qu’il y ait des gens qui nous haïssent. Je suis comme la plupart des Américains, j’ai du mal à le croire parce que je sais à quel point nous sommes des gens de bien.

George W. BUSH


Les gens de bien ne disent jamais la vérité. Ce sont des côtes trompeuses et de fallacieuses sécurités que vous enseignent les gens de bien : c’est parmi les mensonges des gens de bien que, protégés du jour, vous avez vu le jour. Tout est, jusqu’au tréfonds, faussé et falsifié par le mensonge des gens de bien.

Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra

(Source : un-cri-infini)

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