Aussi,bien loin de pouvoir être décrite comme une lignée continue et ascendante, l’histoire humaine apparaît-elle à l’œil non prévenu comme un océan chaotique où des vagues montent, déferlent, retombent indéfiniment. Progrès ici, régression là, évolution et involution, essor et décadence : tout, et le contraire de tout. Chefs-d’oeuvre de notre espèce, des civilisations éclairent de loin en loin, comme des feux dispersés dans la campagne, la pénombre confuse où se débat l’humanité. Et c’est pour s’éteindre chacune à son tour, tantôt par épuisement de leurs ressources matérielles ou spirituelles, tantôt par l’irruption brutale de Barbares ignorants, tantôt par un combat acharné avec une autre civilisation. Partant des cultures, des cycles des civilisations s’amorcent : certains avortent, d’autres poursuivent leur ascension pour enfin retomber. Et ainsi de suite, à jamais, sans but discernable.
A considérer ce spectacle, aussi grandiose et dénué de sens qu’une mer en furie, la philosophe qui se trouvait placé par le destin, au IIème siècle de notre ère, au sommet du monde antique, ne pouvait qu’évoquer les marches et contre-marches des fourmis, les courses éperdues de souris affolées, ou les mouvements spasmodiques de pantins tiraillés par des ficelles. Mais Marc-Aurèle, dans ces notes qu’il prenait “pour lui-même” après de lourdes journées à Rome ou, face aux Barbares, sur les rives du Danube, s’exhortait à jeter sur ce monde absurde un regard “bienveillant et sans morgue”. Et il est vrai qu’aucun homme ne peut s’abstraire de son espèce. Cette humanité, ou plutôt ces humanités, avançant ou reculant à tâtons sur des chemins hasardeux, pataugeant dans des flots de sang, trébuchant de folie en folie, appliquées de siècle en siècle à détruire et à s’entre-déchirer, ce sont elles aussi qui ont fait éclore ces fleurs exquises de la sagesse et de la beauté qu’évoquent pour nous des noms comme Bouddha, Épictète ou Jésus, des lieux comme Athènes, Palenque ou Florence. Ces cultures et ces civilisations lancées à l’aveuglette sur des orbites qu’elles ignorent, chacun de nous, au point de l’histoire où nous sommes arrivés, et peut-être avant qu’une houle nouvelle ne nous emporte vers des horizons inconnus, peut mesurer tout ce qu’il leur doit : aussi bien au labeur obscur des générations lointaines qui ont découvert le blé et le maïs, le tissage et la céramique, qu’au génie des bâtisseurs d’empire de la Chine, de Rome, ou de Tenochtitlan, qu’à la pensée des philosophes et des penseurs de religion. Les monuments, les statues, les bas-reliefs, les fresques et les tableaux, les livres et les œuvres de musiciens, tous périssables assurément, déjà détruits pour une énorme part, et destinés à disparaître tout comme les hommes eux-mêmes, n’en composent pas moins pour nous le merveilleux trésor que toute cette agitation cruelle et désordonnée a déposé à nos pieds comme l’or et les bijoux d’un galion englouti, que l’océan a rejetés sur la plage : triomphe précaire et passager, mais le seul que puisse remporter un être éphémère, face à l’indifférence des choses et à l’énigme de la destinée. Jacques Soustelle - Les Quatre Soleils, plon-CNRS, 2009