Une fois, emportant avec lui son pain pour plusieurs jours, il s’aventura jusqu’à la forêt d’Houthuist. Ces bois étaient le reste de grandes futaies du temps païen : d’étranges conseils tombaient de leurs feuilles. La tête levée, contemplant d’en bas les épaisseurs de verdure et d’aiguilles, Zénon se rengageait dans les spéculations alchimiques abordées à l’école, ou en dépit de l’école ; il retrouvait dans chacune de ces pyramides végétales l’hiéroglyphe hermétique des formes ascendantes, le signe de l’air, qui baigne et nourrit ces belles entités sylvestres, du feu, dont elles portent en soi la virtualité, et qui peut-être les détruira un jour. Mais ces montées s’équilibraient d’une descente : sous ses pieds, le peuple aveugle et sentient des racines imitait dans le noir l’infinie division des brindilles dans le ciel, s’orientant précautionneusement vers on ne sait quel nadir. Çà et là, une feuille trop tôt jaunie trahissait sous le vert la présence des métaux dont elle avait formé sa substance et dont elle opérait la transmutation. La poussée du vent déjetait les grands fûts comme un homme son destin. Le clerc se sentait libre comme la bête et menacé comme elle, équilibré comme l’arbre entre le monde d’en bas et le monde d’en haut, ployé lui aussi par les pressions s’exerçant sur lui et qui ne cesseraient qu’à sa mort. Mais le mot mort n’était encore qu’un mot pour cet homme de vingt ans.


Marguerite Yourcenar - L’Œuvre au Noir, Gallimard, 1968